Vous entendez dire que les écrans tuent la lecture de vos enfants. Un rapport de la Fondation Jean Jaurès publié en 2026 regarde les chiffres de plus près : le recul touche surtout les adultes de 50 à 64 ans, et la même accusation vise les jeunes depuis les années 1960. Voici ce que dit vraiment l’étude.
En bref
- Le baromètre 2025 du CNL montre un recul de la lecture surtout chez les adultes de 50 à 64 ans.
- La stigmatisation des jeunes lecteurs remonte aux années 1960, quand on leur reprochait d’écouter les Beatles.
- Une étude de 2023 montre que 92 % des jeunes ont une activité d’écriture régulière, malgré la baisse des livres.
Le chiffre clé : 92 %, part des jeunes qui déclarent écrire régulièrement selon une étude de 2023.
Le recul de la lecture touche d’abord les adultes de 50 à 64 ans
Le baromètre 2025 du Centre National du Livre bouscule une idée reçue tenace. Ce n’est pas chez les enfants ni chez les adolescents que la lecture recule le plus fort, mais chez les adultes de 50 à 64 ans. Le phénomène touche aussi les catégories sociales les plus favorisées, celles qui comptaient parmi les plus grands lecteurs et portaient la culture de l’écrit.
Ce constat vient du rapport La République des lecteurs, publié par la Fondation Jean Jaurès et signé Arthur de Grave et Diana Filippova. Il change la focale du débat. Si la baisse de la lecture touche tous les milieux sociaux, il devient absurde de la faire porter aux seuls enfants et à leurs écrans. Pour un parent qui culpabilise devant l’écran de son enfant, c’est une première remise en perspective utile.
Accuser les écrans reprend un vieux réflexe, déjà vu pour la télé et les jeux vidéo
Le rapport rappelle un réflexe vieux de plusieurs générations. Dans les années 1960 déjà, on reprochait aux jeunes de passer leurs journées à écouter les 45 tours des Beatles au lieu de s’émerveiller devant La légende des siècles de Victor Hugo. Puis la télévision, puis les jeux vidéo ont pris le relais comme cibles privilégiées des adultes inquiets. Aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux, accusés de favoriser une addiction au scrolling, et les robots conversationnels, accusés de provoquer une paresse cognitive.
| Époque | Cible accusée de détourner les jeunes de la lecture |
|---|---|
| Années 1960 | Les 45 tours des Beatles |
| Ensuite | La télévision |
| Puis | Les jeux vidéo |
| Aujourd’hui | Réseaux sociaux et robots conversationnels |
Ce chapelet d’accusations successives montre que le déclin de la lecture est antérieur au numérique. En faire le bouc émissaire reviendrait à se tromper de coupable, et à reproduire un rapport de méfiance envers la jeunesse qui remonte à plusieurs décennies.
Le numérique est une technologie de l’écrit, pas son fossoyeur
Le rapport souligne que le numérique est fondamentalement une technologie de l’écrit. Entre 1980 et 2008, le volume de lecture mesuré en mots lus a triplé, la lecture étant devenue le principal mode de réception des contenus circulant sur Internet. Le baromètre du CNL ne mesure pourtant que la lecture de livres, y compris sur écran : il laisse dans son angle mort les newsletters, les articles longs, les courriels, les posts de blog ou les fanfictions.
Le rapport pointe même un biais dans ce type de comparaison, entretenu selon lui par idéologie passéiste ou par intérêt économique, qui réduit la lecture à la seule forme du livre. Pour un parent, cela change le regard à porter sur un enfant qui lit sur un écran : un article de 40 000 signes ou une fanfiction exigent souvent une concentration soutenue, même si l’enquête officielle ne les comptabilise pas comme de la lecture.
92 % des jeunes écrivent régulièrement, un chiffre que l’école ne peut ignorer
Une étude publiée en 2023 par Christine Mongenot et Anne Cordier apporte un chiffre marquant : 92 % des jeunes ont une activité de scripteur déclarée. Cela signifie un rapport actif à l’écrit, fait de lecture et d’écriture mêlées, dans un monde devenu numérique. Ce chiffre invite à ne plus opposer lecture et écriture, ni papier et écran, comme si les enfants d’aujourd’hui avaient rompu avec l’écrit.
Plutôt que d’interdire, le rapport invite à reconnaître ces pratiques, à faire preuve de respect envers les usages réels des jeunes, et à construire, à l’école, des activités pédagogiques adaptées à ce monde de l’écrit numérique plutôt qu’à le combattre. À l’école, cela suppose de sortir des lamentations sur le déclin du livre pour s’intéresser à ce que les élèves lisent et écrivent réellement, y compris hors des pages imprimées.
La société entre dans une ère de post-littératie, un basculement qui dépasse l’école
Le rapport relie ce basculement à un concept forgé par Marshall McLuhan dès 1962 : la société de la post-littératie. L’essayiste Bruce Powe le précisait en 1987.
C’est la condition de semi-littératie où la plupart des gens ont encore une relative maîtrise de l’écriture et de la lecture, mais où la sensibilité lettrée a cessé d’occuper une position centrale dans la culture, la société et la politique.
Bruce Powe, essayiste, cité par Le Café pédagogique.
Les conséquences dépassent la seule école. Sur le plan culturel, le sociologue Claude Poissenot évoque une dévaluation de la place de l’écrit dans la fabrication de l’imaginaire. Sur le plan politique, le rapport note que les électeurs de Trump s’informent peu par le biais de l’écrit, faisant de lui l’archétype du politique de la post-littératie. Pour les parents, le message n’est pas d’interdire les écrans à tout prix, mais de comprendre ce basculement et d’agir sur les pratiques réelles de lecture et d’écriture de leurs enfants plutôt que de céder à la panique collective.
Vos questions
Les enfants lisent-ils vraiment moins qu’avant ?
D’après le baromètre 2025 du Centre National du Livre, le recul le plus net touche les adultes de 50 à 64 ans, pas les enfants. Le déclin touche aussi tous les milieux sociaux, y compris les grands lecteurs traditionnels qui faisaient figure de locomotives du secteur du livre.
Faut-il limiter les écrans à l’école pour que les enfants lisent plus ?
Le rapport de la Fondation Jean Jaurès rappelle que la baisse de la lecture est antérieure au numérique et qu’accuser les écrans reprend un réflexe déjà utilisé contre la télévision puis les jeux vidéo. Le numérique reste, selon lui, une technologie et une culture de l’écrit.
Qu’est-ce que la post-littératie évoquée par le rapport ?
Ce concept a été forgé par Marshall McLuhan en 1962 et précisé par l’essayiste Bruce Powe en 1987. Il désigne une société où l’on sait encore lire et écrire, mais où la sensibilité lettrée n’occupe plus une place centrale dans la culture et la politique.
Sources : Le Café pédagogique.


